Artur Avila ou les nuits blanches d'un jeune conférencier plénier

Publié le par Gaël Octavia

Artur Avila, le plus jeune conférencier plénier de cet ICM 2010, livre ses impressions sur ce dur métier.

CIMG6429.JPGEn quoi est-ce particulièrement difficile de faire une conférence plénière?
Ce n'est pas le type d'exposé que l'on a l'habitude de faire, avec un résultat à démontrer. Ici, notre rôle est complètement différent. Le public est plus vaste, avec des spécialistes de mon domaine, les systèmes dynamiques, et aussi des personnes extérieures à ce domaine. Je me sentais obligé de communiquer pour le plus grand public possible. Il fallait donc à la fois présenter des choses simples, compréhensibles par les non-spécialistes du domaine, et à la fois présenter mes derniers travaux, tout ceci en une heure.

 

Est-ce impressionnant de parler devant un tel auditoire ?
Oui, en plus, je suis assez timide donc quand il y a trop de monde, ça me fait un peu peur. Dans des expériences antérieures, dès qu'il y avait plus de 200 personnes, je regardais vers l'écran et je donnais le dos au public. C'est très efficace pour ne pas voir le public mais ce n'est pas très bon pour la qualité de l'exposé. Ici, il y avait beaucoup plus de monde que cela donc je m'inquiétais un peu de savoir comment j'allais réagir. Finalement, j'ai très peu regardé le public, plutôt l'ordinateur.

L'importance de l'événement augmente-t-elle la pression sur les conférenciers pléniers ?
On est là pour représenter son domaine. On est un peu un porte-parole donc, oui, on a beaucoup de pression.

Comment avez-vous préparé votre exposé ?
J'ai commencé par préparer quelque chose de très ambitieux, il y a longtemps, puis j'ai coupé, coupé, coupé... Je savais depuis avril 2009 que j'étais invité comme conférencier plénier. J'ai décidé presque immédiatement de ce que j'allais faire, mais c'était plus ou moins fixé. Je veux dire, les thèmes généraux étaient fixés mais le découpage était encore à faire. Une autre difficulté, pour moi, c'était l'utilisation des transparents et de l'ordinateur, qui ne laissent pas de place à l'improvisation. D'habitude, je ne fais jamais d'exposé sur ordinateur. Je préfère nettement écrire au tableau, improviser. Donc là, il fallait aussi que je pense aux transparents. Combien de transparents ? Comment les organiser ? Quelle quantité de texte mettre ? Quel contenu ? Je n'avais jamais réfléchi à ça.

Est-ce que d'autres événements de ce type vous ont en quelque sorte servi d'entraînement ?
J'ai eu l'occasion de faire une conférence en Amérique Latine avec un peu les mêmes contraintes. J'ai essayé d'être accessible et les réactions ont démontré que ce que j'avais fait n'était pas vraiment raisonnable. J'ai essayé d'en tirer des leçons pour l'ICM. J'ai aussi fait d'autres essais dans plusieurs endroits des USA, par exemple à Stanford, Princeton... J'ai parlé des sujets que je voulais présenter ici. C'est là que j'ai vu que c'était trop long et que j'ai commcencé à couper.

Aviez-vous le trac ?
Oh, oui. Pire que ça. J'en ai fait des cauchemars. Je ne dors pas très bien depuis plusieurs mois. Toute la préparation s'est accompagnée de beaucoup d'inquiétude. En général je n'ai pas de problème avec l'anglais mais je sais que si je suis trop tendu alors les mots peuvent me manquer. Et puis il y avait les questions du genre "ne pas tourner le dos au public"...

Ce n'est pourtant pas la première fois que vous êtes invité comme conférencier quelque part...
Pour une conférence comme celle-là, non, pas vraiment. J'ai l'habitude de parler devant un public moins nombreux, constitué de spécialistes. Même lors de cette conférence en Amérique Latine, l'auditoire était plus petit et la circonstance moins importante. Là, ma grande préoccupation, c'était la communication. J'ai essayé au début de partir très lentement, sans supposer que les gens savaient même les bases des systèmes dynamiques, et puis à un certain moment j'étais quand même obligé de partir en avant.

Idéalement, que souhaitiez-vous que le public retienne de votre exposé ?
Ici j'ai fait une conférence sur l'utilisation de certaines idées de renormalisation pour certains objectifs en systèmes dynamiques. Je voulais que le public voie quelque chose d'intéressant, qu'il ait le sentiment qu'il s'agit d'une théorie riche, de questions naturelles. Je voulais vraiment faire passer, pour les gens qui ne les connaissent pas, la richesse des systèmes dynamiques, et en même temps leur présenter une idée surprenante, une idée dont un peut penser qu'elle ne va pas marcher au départ, et qui finalement fonctionne. Je voulais montrer qu'il se passe là quelque chose de très joli. Le but n'est pas que les gens comprennent comment ça marche en détail, mais qu'ils s'intéressent à ce qui se passe, qu'ils commencent à voir des choses. C'était ça, mon objectif.

Est-ce qu'il y a des mathématiciens dont vous admirez particulièrement les talents de conférenciers ?
Pour citer des gens connus, je dirais Etienne Ghys. Je savais qu'il ne fallait pas que j'essaye de me comparer à lui, il ne fallait même pas que je pense à lui, mais il était mon président de séance, donc c'était un facteur de pression supplémentaire. Sinon, j'aime beaucoup Mc Mullen également. Ces deux-là ont la faculté de communiquer sur des choses très difficiles. Ils arrivent à convaincre les gens qu'ils ont compris quelque chose qu'a priori il était impossible qu'ils comprennent.

Et maintenant que votre exposé est passé...
Je vais enfin dormir !

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